Entretien éditorial · Questions-réponses documentées
Oui, l’attachement peut évoluer à l’âge adulte, mais la recherche ne démontre pas qu’une personne puisse simplement « réécrire » son histoire et effacer durablement ses modèles précoces. Le concept d’« attachement sécure acquis » existe bien dans la littérature, mais sa signification est débattue : il désigne d’abord une classification obtenue lors d’un entretien, fondée sur la cohérence du récit. Certaines études suggèrent des trajectoires positives liées au soutien émotionnel ou aux relations adultes. D’autres indiquent que cette catégorie pourrait parfois refléter un souvenir négatif de l’enfance plutôt qu’une adversité réellement surmontée.
Ce que signifie réellement « earned secure »
L’équipe éditoriale ISSPR.org : Que désigne exactement l’expression « attachement sécure acquis » ?
Dans la littérature, l’expression anglaise earned secure attachment appartient au cadre de l’Adult Attachment Interview, ou AAI. Elle décrit une personne dont la transcription d’entretien est classée « sécure-autonome » malgré une histoire développementale jugée négative à partir de son récit.
Le point essentiel est souvent perdu dans les articles grand public : l’AAI classe principalement la manière dont la personne organise son discours, et non le caractère heureux ou malheureux des événements rapportés. Une enfance difficile n’empêche donc pas une classification sécure si le récit reste cohérent, pertinent, équilibré et suffisamment étayé. Inversement, raconter une enfance apparemment favorable ne garantit pas cette classification.
Ce principe vient du manuel de codage de Main et Goldwyn, manuscrit non publié diffusé à partir des années 1980 et couramment cité sur une période allant de 1984 à 1998, sans qu’il soit prudent de lui attribuer une année unique. L’analyse de la cohérence est généralement décrite comme s’inspirant des maximes conversationnelles de Grice : qualité, quantité, relation et manière, même si cette attribution précise repose ici sur des sources secondaires.
Il faut donc distinguer ce concept technique des descriptions générales de la théorie de l’attachement ou d’une simple liste de signes d’attachement sécure.
Les premières études soutiennent-elles une véritable sécurité acquise ?
L’équipe éditoriale ISSPR.org : Quelles observations plaident en faveur de cette possibilité ?
Pearson, Cohn, Cowan et Cowan ont comparé en 1994 des femmes « sécures acquises » à des femmes « sécures continues », c’est-à-dire décrivant une histoire plus favorable. Dans Development and Psychopathology, les auteurs rapportaient que les premières exerçaient leur rôle parental aussi efficacement que les secondes. Elles présentaient néanmoins davantage de symptômes dépressifs sur l’échelle CES-D. Le fonctionnement parental positif ne signifiait donc pas nécessairement que toute vulnérabilité psychologique avait disparu.
Une autre indication importante vient de Saunders, Jacobvitz, Zaccagnino, Beverung et Hazen, dans Attachment & Human Development en 2011. Parmi 121 mères, 16 furent classées sécures acquises. Elles représentaient 25 % des participantes sécures-autonomes, mais seulement 13 % de l’échantillon total — et non 25 % de tous les adultes initialement insécures.
Ces mères rapportaient un soutien émotionnel sensiblement plus élevé de la part de figures alternatives non parentales que les participantes insécures et même que les sécures continues. Aucune différence significative n’apparaissait pour le soutien instrumental. L’association persistait après contrôle des symptômes dépressifs.
Ce résultat suggère une voie possible : des liens émotionnellement soutenants pourraient compter dans une trajectoire vers davantage de sécurité. Mais une association rétrospective ne prouve pas, à elle seule, que ce soutien a causé le changement de classification.
Pourquoi le concept reste-t-il controversé ?
L’équipe éditoriale ISSPR.org : Quelle étude remet le plus directement en question le récit populaire de la « sécurité gagnée » ?
L’étude prospective de Roisman, Padrón, Sroufe et Egeland, publiée en 2002 dans Child Development, constitue la réserve la plus importante. Elle suivait les participants sur 23 ans et disposait d’observations réalisées pendant leur enfance, plutôt que de dépendre uniquement de leurs souvenirs adultes.
Or, les participants classés rétrospectivement comme sécures acquis n’avaient pas été plus souvent attachés anxieusement dans la petite enfance que les sécures continus. Pendant l’enfance et l’adolescence, ils avaient même reçu certains des comportements maternels les plus soutenants et les plus structurés de l’échantillon. Autrement dit, leur récit adulte négatif ne correspondait pas clairement à une trajectoire objectivement défavorable observée en temps réel.
Les auteurs ont ainsi soulevé une autre interprétation : certaines classifications « sécures acquises » pourraient refléter un biais de rappel négatif, éventuellement lié aux symptômes dépressifs, plutôt qu’une grave insécurité précoce entièrement surmontée. Cela ne rend pas le concept vide de sens. Les participants définis comme sécures acquis à partir des données prospectives présentaient bien des relations proches réussies au début de l’âge adulte.
Des recherches taxométriques suggèrent par ailleurs qu’il existe peu d’indices de deux groupes naturellement distincts, « acquis » et « continu ». Parmi les adultes sécures, les expériences développementales paraissent plutôt réparties sur un continuum. Le terme est donc utile pour décrire certaines trajectoires, mais il ne désigne pas nécessairement une catégorie psychologique nette.
L’attachement adulte est-il stable ou modifiable ?
Cette question rejoint le debat plus large sur les styles d’attachement au-dela de la romance, ou la meme malleabilite s’applique aux amities et au travail.
L’équipe éditoriale ISSPR.org : Comment concilier stabilité précoce et changements ultérieurs ?
La méta-analyse et la modélisation de Fraley publiées en 2002 concluent à une stabilité modérée de la sécurité d’attachement pendant les 19 premières années. Les résultats correspondent mieux à un modèle de « prototype » : un facteur sous-jacent relativement stable demeure sous les fluctuations temporaires. Ils soutiennent moins un modèle « révisionniste » dans lequel les représentations anciennes seraient simplement remplacées. À intervalles comparables, la stabilité test-retest est également plus forte à l’âge adulte que pendant l’enfance, selon les travaux de Fraley et ses collègues publiés en 2011.
Ces constats n’excluent pas le changement, mais obligent à préciser ce qui change :
| Niveau observé | Ce que montre le dossier | Ce qu’il ne permet pas de conclure |
|---|---|---|
| État momentané | Un amorçage de sécurité peut modifier brièvement cognition ou comportement | Qu’un style durable a été transformé |
| Relation particulière | L’anxiété ou l’évitement envers un partenaire peut diminuer | Que toute relation sera vécue ainsi |
| AAI | Un récit peut être classé sécure-autonome malgré une histoire négative | Que l’adversité passée a été objectivement établie |
| Prototype général | Il peut fluctuer tout en conservant une certaine stabilité | Qu’il soit absolument fixe ou totalement effaçable |
La position la plus fidèle aux données est donc intermédiaire : l’attachement est dynamique, mais les modèles antérieurs peuvent continuer d’exercer une attraction durable.
La thérapie de couple peut-elle rendre l’attachement plus sécure ?
L’équipe éditoriale ISSPR.org : Que montrent réellement les recherches sur l’Emotionally Focused Therapy ?
Une étude de processus publiée par Burgess Moser et ses collègues en 2016 a suivi 32 couples recevant une thérapie de couple centrée sur les émotions. Elle observait une diminution significative de l’évitement d’attachement propre à la relation avec ce partenaire. Les couples ayant accompli l’événement thérapeutique appelé blamer softening présentaient également une diminution de l’anxiété spécifique à cette relation.
La précision est décisive : cette étude ne mesurait ni une transformation générale du style d’attachement, ni un changement de classification à l’AAI. Elle n’avait pas non plus de groupe contrôle dans cette analyse. Il s’agissait d’une étude de processus, pas d’un essai contrôlé démontrant qu’une personne devient globalement sécure. Confondre attachement relationnel spécifique et disposition générale est l’une des principales erreurs des présentations populaires de l’EFT.
La revue de Wiebe et Johnson publiée en 2016 rapporte néanmoins qu’environ 70 à 75 % des couples en détresse évoluent vers la récupération avec l’EFT, avec des gains maintenus à deux ans. Ce résultat concerne l’amélioration du couple ; il ne constitue pas automatiquement une preuve de « sécurité acquise ».
Pour une personne se reconnaissant dans un style d’attachement anxieux, une relation particulière peut donc devenir moins anxiogène sans que toutes les représentations d’attachement soient nécessairement remplacées.
Comment formuler un objectif réaliste de changement ?
L’équipe éditoriale ISSPR.org : Que peut-on raisonnablement chercher à modifier sans promettre une réécriture totale de soi ?
Les recherches invitent à remplacer la question binaire « suis-je devenu sécure ? » par une observation à plusieurs niveaux. Une démarche opérationnelle peut suivre cette grille :
- Définir la cible. S’agit-il d’une réaction momentanée, d’une relation particulière, d’un style général ou de la cohérence du récit autobiographique ?
- Éviter les raccourcis rétrospectifs. Un souvenir très négatif ne démontre pas, à lui seul, une insécurité observée pendant l’enfance.
- Repérer les soutiens émotionnels. L’étude de Saunders et ses collègues associe la sécurité acquise au soutien émotionnel de figures alternatives, mais pas particulièrement à leur aide instrumentale.
- Distinguer progrès relationnel et reclassement global. Une baisse de l’évitement envers un partenaire est importante, sans équivaloir à une transformation de l’AAI.
- Accepter une évolution partielle. Le modèle du prototype permet simultanément des fluctuations et la persistance d’anciennes tendances.
- Ne pas confondre cohérence et récit positif. À l’AAI, pouvoir parler d’expériences difficiles de façon organisée compte davantage que les présenter comme bénignes.
Cette lecture évite deux fatalismes opposés : « rien ne peut changer » et « tout peut être entièrement réécrit ». Les données soutiennent plutôt des changements réels, parfois durables dans une relation, sur fond de continuité développementale.
Références principales
- Pearson, Cohn, Cowan et Cowan (1994), Development and Psychopathology.
- Roisman, Padrón, Sroufe et Egeland (2002), Child Development.
- Fraley (2002), Personality and Social Psychology Review ; Fraley et collègues (2011).
- Saunders, Jacobvitz, Zaccagnino, Beverung et Hazen (2011), Attachment & Human Development.
- Burgess Moser et collègues (2016), Journal of Marital and Family Therapy.
- Wiebe et Johnson (2016), Family Process.
- Mikulincer et Shaver, Attachment in Adulthood, éditions 2007 et 2016.
